Une série traverse ce travail : les pierres dressées.
Balises, perches cardinales, tourelles, phares, clochers, croix, menhirs, grues, mâts, pieux. Toute forme verticale isolée qui tient debout dans un espace vide.
Elles n'ont pas été mises là pour être regardées
Elles ont été posées là pour quelqu'un d'autre. Un marin, un paysan, une paroisse, un service des phares et balises. Aucune n'a été dressée pour faire une image.
C'est précisément ce qui m'intéresse. Une chose construite pour servir, et qui continue de tenir bien après qu'on a cessé d'avoir besoin d'elle, n'a aucune intention à mon égard. Je ne la mets pas en valeur. Je constate qu'elle tient.
Ce qui fait qu'une image entre dans la série
Une forme franche détachée sur un fond vide. Un vide qui isole au lieu d'un décor qui entoure. Une lumière qui sépare. Et une image qui tient en noir et blanc.
Les quatre ensemble, pas trois sur quatre. C'est un test étroit, et il élimine beaucoup de photographies que j'aime par ailleurs.
Le piège le plus fréquent est le troisième critère. Un sujet peut être exactement le bon, posé exactement au bon endroit, et rester illisible parce que la lumière l'aplatit contre son arrière-plan au lieu de l'en détacher. Ce n'est pas rattrapable au développement.
Trois motifs voisins
La silhouette solitaire : une personne, souvent minuscule, face à quelque chose de plus grand qu'elle.
La matière : le granite, le béton usé, les coulures, l'écume, les ondulations que la marée laisse dans le sable.
La trace : des pas, un objet abandonné, une inscription effacée.
Une figure humaine dans le cadre n'est pas un parasite. Une silhouette minuscule au pied d'une verticale, ou face à elle, sert le sujet au lieu de l'encombrer. C'est même souvent ce qui fait passer l'image du motif au sujet.
Le piège du pittoresque
La série a un ennemi, et ce n'est pas le mauvais temps : c'est le beau sujet.
Un monument connu, un site classé, une chose que les gens viennent voir, produit presque toujours une image touristique. Non parce qu'elle serait mal faite, mais parce que le sujet occupe tout et qu'il ne reste rien à isoler. On reconnaît le lieu avant d'avoir regardé la photographie, et le regard s'arrête là.
Ce que je cherche est l'inverse : l'objet de service, celui que personne ne photographie, sous une lumière qui n'est pas spectaculaire. Une perche plantée dans l'estran ne demande rien. Elle laisse de la place.
Ce qui tue une image, et où ça se trouve
Il y a un motif que j'ai fini par voir partout : l'équipement de visite. Les garde-corps, les rambardes, les câbles, les panneaux, les marches aménagées.
Ils ont un point commun, et il est presque comique : ils arrivent toujours dans le tiers bas du cadre. Exactement là où le vide devait porter la forme.
Dans une grotte que j'ai photographiée l'été dernier, sur quarante-trois vues, une seule n'avait pas de garde-corps dans le cadre. C'est la seule qui est ressortie. Ce n'est pas un hasard de cadrage : c'est que ces objets rappellent qu'on est en visite, et qu'une photographie de visite n'a plus rien à isoler.
Une règle que j'ai dû corriger
J'ai longtemps écrit que l'intérieur était exclu de la série.
La règle s'est trahie toute seule : elle m'a fait garder la coupole d'un colombier et écarter l'oculus du Panthéon, qui sont pourtant la même image. Une forme, du vide, une lumière qui sépare.
Ce qui est exclu n'est pas l'intérieur, c'est le domestique. Le repas, le salon, la clé au clou, la bougie. Cela n'a jamais eu de rapport avec le côté du mur où l'on se tient : le granite reste du granite. Le test qui décide n'a pas changé.
Une phrase que j'ai changée
Pendant longtemps la phrase disait : je photographie des instants où l'être humain se retrouve face à plus grand que lui.
Elle dit maintenant : je photographie des instants où l'on se retrouve face à plus grand que soi.
Ce n'est pas une correction de style. L'ancienne décrivait quelqu'un d'autre, vu du dehors. La nouvelle inclut celui qui lit. C'est ce que les images font déjà : la silhouette au pied de la verticale n'est pas un personnage qu'on observe, c'est la place qu'on occupe en regardant.
Ce qui reste
Je ne photographie pas des paysages. Je photographie des instants où l'on se retrouve face à plus grand que soi.
Et parfois des moments où, bien qu'on ait l'impression de ne pas être grand-chose, on est là, et on tient. On peut se dire que c'est aussi le plus petit qui vient renforcer le sublime.
Où : Finistère, principalement. Et ailleurs : Camargue, Gard, Alpes, Saint-Malo.